Le présent du passé

Le présent du passé


A l’heure où l’obsolescence programmée touche les plus infimes objets de notre quotidien,
l’architecture elle-même n’échappe pas à cette règle de la disparition et de l’absence. Alors
que d’autres cultures font de la réparation un art en soi, nos sociétés occidentales
industrialisées cultivent l’art de la tabula rasa.


Les photographies de Joëlle Bosmans captent ce moment en suspens, précédant ou suivant
le passage des pelleteuses. Elles saisissent des mises en scène trouvées où les lieux sacrifiés
passent de vie à trépas. Impeccables sur le plan du cadrage, ces photos imprimées sur du
papier coton mat, identiques dans leur format, donnent à voir des intérieurs abandonnés
par leurs occupants ou des mitoyens sur lesquels ne subsistent que les traces de vies
passées. Quel que soit l’angle d’attaque de l’objectif, gros plans sur des détails ou vues
d’ensemble, ces images témoignent. Elles en disent long sur des intimités à jamais perdues,
elles traduisent la profondeur d’une pièce vide ou le caractère imposant d’un pan de mur
écorché. De ces fragments de réel émane une indicible présence qui se devine à travers les
fissures, les déchirures des papiers peints, les collages, les portes entrouvertes comme pour
laisser s’y engouffrer une dernière fois l’air frais avant que la mâchoire d’acier n’entame son
travail de démolition. Ça et là, une ampoule, une chaise oubliée, une tache d’humidité, une
carte géographique attaquée par les moisissures, des illustrations à fleur de mur, des cadres
dont il ne reste que l’attache et l’empreinte… Ce sont là d’involontaires natures mortes
grandeur nature. Cheminées de marbre, tapisseries murales fleuries associées à des
carrelages et des pavements, aplats de couleurs reflètent des existences fantômes. Ces
patchworks de matières et de motifs, travaillés par l’usure et le temps, concourent à la
beauté déliquescente de ces portraits architecturaux. Les pignons mis à nu révèlent des
intérieurs en filigrane, parfois rhabillés de bâches monochromes. Ils forment de
monumentales compositions picturales vibrant dans le paysage. A l’avant plan, sur le terrain
désormais vacant, passé et futur se croisent de manière virtuelle à travers un jeu de
bâtiments détruits et de constructions en devenir.


Soucieuse de la qualité lumineuse de ses clichés, Joëlle Bosmans poursuit une démarche
distanciée et documentaire mais qui laisse affleurer émotion et humanité. Elle pose son
regard acéré pour pénétrer la résurgence du passé et la mémoire du monde contemporain
avec rigueur et sensibilité. Différentes dimensions se rencontrent dans son travail et titillent
l’imaginaire du spectateur. Tout se joue dans le registre d’une poétique de l’image prise
dans les rets de la mélancolie de l’instant où les choses s’effacent pour renaître autrement.


Michèle Minne